Les tribulations d’une employée corvéable – Part III – jonglage entre chômage et responsabilités

Après l’esclavage des stages et mon licenciement plus que musclé en 48h avec le harcèlement moral qui s’en est suivi parce que j’avais eu l’audace de le contester et de me défendre, il manquait à mon CV la quintessence de la précarité : le chômage (en pleine période critique de fusion de l’ANPE avec l’ASSEDIC, sinon, ce n’est pas drôle). Quitte à être confrontée aux méandres du système, autant ne pas le faire qu’à moitié.

Premier entretien chez popole face à une conseillère qui n’avait de cela que le nom.
« Alors, vous désirez faire quoi ? »
Bien ma cocotte, je crois que la question n’est plus d’actualité depuis fort longtemps. Ce que je voudrais faire (on est dans le monde des Bisounours là) :
– «avoir l’extrême chance de me réaliser dans le métier pour lequel j’ai été formée, avoir un poste stable et percevoir un salaire honorable pour le faire ».
Retour sur la planète Terre dans la réalité concrète.
– «trouver un emploi en fonction de mes compétences dernièrement acquises ».
Elle nota, en tapant d’un doigt avec pleins de fautes d’orthographe, me tendit le rapport à signer et c’était fini, je serai bientôt prise en compte dans le nouveau dispositif ARE (super, chanceuse que je suis).

2009 – Création d’un Collectif de photographes

N’étant pas capable de rester plus de trois jours à ne rien faire (ben oui, à force d’être formatée à ne jamais prendre de congés, on finit par paniquer devant trop de temps libre), j’entrepris de me lancer dans une folle aventure me rapprochant de mes compétences de base. Je montai un collectif de photographes travaillant sur un créneau porteur dans notre ville. Le succès fut rapide, l’expérience humaine magnifique mais je compris très rapidement que travailler 60 heures par semaine bénévolement ne remplirait jamais ni mon compte en banque ni mon frigo. Je continuais donc simultanément à chercher un job alimentaire.

2009 – Responsable Showroom design

Puis, enfin, par un beau matin, j’ouvris ma boîte mail et pour une fois, il n’y avait pas que des spams, non, il y avait une demande pour un entretien d’embauche pour un poste de responsable de showroom. Je pense pouvoir dire avec le recul que je me suis rendue au rendez-vous en touriste, étant persuadée que ce poste ne serait pas fait pour moi. Et puis la directrice m’a bien vendu son « bébé » et j’ai accepté, malgré les 4 heures de transport quotidien et le SMIC qui en résultait car on m’avait assuré, chiffres à l’appui, des primes mirobolantes qui le feraient vite oublier.

Une formation aux produits dans le plus prestigieux des magasins de la chaîne, un petit voyage en Italie plus tard invitée par nos principaux fournisseurs, me voilà parachutée dans ma boutique de mobilier design avec une clientèle bien prout-prout. Et là, je compris, je compris de suite que c’était un piège. Passées les premières semaines où je devais continuer à apprendre des centaines de docs techniques sur les produits, à aménager le magasin, à ranger, trier, voilà que la pire des situations se présenta à moi : l’ennui. La fréquentation ne dépassait guère 5 personnes par semaine, et j’étais seule dans un silence assourdissant. Lorsque je fis part de mes remarques pour essayer de relancer l’activité du magasin, je me trouvais face à un mur. Toutes mes propositions étaient traitées par la négative.
Constatant que ma motivation s’envolait, ma directrice me trouva une occupation phénoménale : recopier les pages jaunes dans un fichier Excel, avec pour but ultime de recenser toutes les entreprises du département. Pourquoi faire ? Et bien pour toutes, oui, toutes les appeler pour leur proposer nos services ! Transcendant, mais non seulement nous n’étions pas en mesure d’envoyer par mail au client potentiel démarché un catalogue web référençant nos produits (celui-ci n’existant pas), mais si nous décrochions par miracle un achat et bien la prime revenait de droit au commercial s’occupant du secteur d’activité !!! Alors autant vous dire que le téléphone n’a pas beaucoup servi tant la mission me paraissait inutile…

Je dois reconnaître que ma seule responsabilité était finalement ma propre personne, il fallait téléphoner à la future femme du fils du patron (5 ans de moins que moi) pour tout faire valider, du style « Allo, Bidule, puis-je bouger le canapé orange de 10 cm sur la droite pour mettre un tabouret dans l’angle ? Non, ah tu souhaiterais que je te fasse une photo pour te rendre compte, ok, j’abandonne, bon et bien bonne journée ». Un job passionnant. Pour braver l’ennui avec ma collègue bloquée dans un autre magasin de la chaîne régionale tout aussi fréquenté, nous avions fait un jeu, celle qui arrive à se débarrasser du plus de merde dans le mois offre le café à l’autre. Autant dire que si cela ne nous rapportait rien, au moins, ça faisait du vide et un objet de moins à nettoyer. Je dois avouer que j’étais une vendeuse très convaincante, ainsi j’ai réussi à me débarrasser d’un siège vert kaki horrible, tâché, invendable à seulement 700€, d’un bureau au coloris improbable tombant en miette. Vous pourriez croire que nos patrons étaient contents, et bien non, en plus on se faisait engueuler de vendre car il fallait repasser une commande pour le réassort du showroom…
Quant au salaire mirobolant, la bonne blague, j’aurais pu l’attendre longtemps! Par un beau mois de janvier où les affaires pleuvaient comme par magie et où tous mes gros devis en attente rentraient en commande, j’ai fait un CA miraculeux pour n’obtenir que 13,60€ brut de primes!!! Mon patron a tout de même eu l’audace de m’appeler pour me féliciter. Il m’a demandé si j’étais heureuse et je n’ai pu m’empêcher de répondre : « Youpi, je pourrais me payer au moins 2 bières en Happy Hours« … Il n’avait pas d’humour, il l’a mal pris…

Bref, découragée, j’ai fini par regarder la TV toute la journée et c’est fou de constater qu’ils n’ont jamais été aussi satisfaits de moi qu’à cette période… Au bout de 7 mois d’épuisement mental dit BORE OUT, j’ai négocié mon départ, ne voyant pas d’évolution possible dans mon poste et la perspective de m’assommer devant un écran 7 heures par jours avec 4 heures de transport en commun et 2 heures de pause déjeuner inutiles m’était devenue insupportable.

2010 – Pole emploi

Revisite chez popôle emploi, juste le temps de constater que le système ne s’était guère amélioré. Enfin, cette fois-ci ils avaient tellement la tête sous l’eau que je n’ai eu qu’un seul rendez-vous en 8 mois, à croire que ma conseillère était passée sous un train ou avait avalé la boîte de Lexomil et qu’ils n’avaient pu la remplacer faute d’effectifs… On se sent vite abandonnée et lâchée dans la nature…

Heureusement que mon tempérament de fonceuse a repris le dessus. Je me suis réinvestie à fond dans mon collectif (malgré le fait que je n’ai jamais cessé de le gérer) et nous avons pu répondre à une belle commande pour une entreprise d’État. Celle-ci a duré plus de 4 ans. Je gérais plus de 10 personnes bénévoles sur le terrain répartis sur 25 chantiers, je m’occupais de l’administratif, du community management, des projets d’expos. Bref, passionnant mais toujours pas rémunérateur.

2011 – Store Manager (matériel photographique de luxe)

Au bout de 11 mois de repos forcé, une offre d’emploi tomba du ciel : responsable d’un concept store d’une marque prestigieuse, que rêver de mieux pour mes 31 ans !!! Mais, je ne sais pas pourquoi, sans doute l’instinct, je ne suis jamais parvenue à m’en réjouir, comme si c’était trop beau pour être vrai. Avant de démarrer, je pris le soin de rencontrer mon futur employé autour d’un café. Un mec bien, ça m’a un peu rassuré, surtout face à son enthousiasme…

Premier jour de travail : j’ai vite déchanté. J’appris qu’il n’y avait eu aucune étude de marché (ah si pardon, notre DAF, une flèche je ne sais pas si c’est la peine de le préciser, a tapé « Marseille » dans Google et a vu qu’il y avait presque 1 million d’habitants, il a dit « Bingo », c’est là qu’il faudra s’installer) et hop, un petit loto plus tard, enfin disons plutôt un investissement de 250 K€, nous voilà embauchés ! On nous informât aussi du fait que les salaires annoncés lors de notre embauche ne seraient pas vraiment ceux perçus sur notre fiche de paie, les primes éventuelles étant incluses dans le taux minimum légal, avancées chaque début de mois et déduites du salaire suivant si nous ne parvenions pas à réaliser le CA défini par notre direction. Nous apprîmes aussi par la même occasion que nous allions devoir compter notre stock chaque mois et qu’en cas d’écart (souvent imputable à une mauvaise gestion informatique qu’à un manque physique réel), le prix d’achat du matériel disparu serait automatiquement déduit de nos salaires. Pensez qu’à Paris, il y avait un écart de 22 000 € sur la première année d’exercice, heureusement qu’ils sont trois à éponger la dette !!! Venir travailler pour rembourser son patron, un nouveau concept qui, je suis sûre, pourrait en séduire plus d’un ! « Vous en rêviez, BIP l’a fait », pourrait-on dire…

De plus, la petite équipe paraissait bien trop sympa (= faux-cul) pour qu’il n’y ait pas anguilles sous roche… Tout était réuni pour me faire fuir. Je ne sais pas pourquoi, la curiosité m’a poussé à rester en phase d’observation… Je me disais : « ce n’est pas possible, ce n’est qu’une mauvaise blague, tu vas te réveiller » et chaque semaine de formation passée se révélait pire que la précédente. Tout l’enthousiasme de mon collègue s’était envolé avec nos espoirs respectifs d’être enfin sortis de la merde. Non, en fait nous étions embourbés jusqu’au cou et sans échappatoire possible autre que le licenciement pour revenir en fin de droit chez Pôle Emploi… On s’est dit que lorsque le magasin aurait ouvert, ce serait plus tranquille et que nous devions tenter de survivre en attendant de reconstituer nos droits au chômage…

Nous voilà donc débarqués après un mois de formation dans les pattes, près de 10 000km de déplacement pro, dans une boutique en chantier avec pas moins de quinze ouvriers dans 30m², contraints d’ouvrir aux clients au milieu de la poussière et d’un système informatique constamment en panne, nous empêchant tout bonnement de vendre quoi que ce soit. J’ai été parachutée comme maîtrise d’ouvrage de chantier plus que comme store manager. J’ai dû passer mes journées à résoudre des problèmes insolubles entre l’architecte en colère, les prestataires qui n’avaient pas été payés, l’électricien fantôme, les peintres bâclant leur travail, me retrouvant mise en première ligne par ma hiérarchie et abandonnée de tous à mon triste sort et ce jusqu’à 68 heures par semaine ! Avant cela, je ne me doutais pas que signer un contrat cadre en forfait jour équivalait à signer un pacte avec le Diable. J’avoue avoir frôlée la dépression face à l’ampleur de la tâche qui m’était imputée tant celle-ci semblait irréalisable!
Mon seul réconfort hebdomadaire était la visite de la femme de ménage, jusqu’au jour où, en discutant autour d’un café, je compris qu’elle touchait le même salaire que moi pour 30h/semaine = dépression.

Si ce n’était que ça, mais en plus, mon PDG, ayant visiblement appris les règles de politesse élémentaires dans une pochette surprise, m’envoyait constamment des mails incendiaires concernant notre CA, pas à la hauteur de ses espérances! Hallucinant, après seulement 15 jours d’ouverture, sans aucune communication autre que sur les réseaux sociaux, on s’attendait à ce que nos performances soient mirobolantes ! Le plus comique dans l’histoire c’est que nous devions être très convaincants car il fallait être capable de vendre du matériel sans ne pouvoir donner aucune visibilité aux clients quant au délai de livraison de ce dernier! Du style : « oui, nous pouvons vous commander l’article que nous n’avons pas en stock, ça fera 8500€ à verser de suite pour avoir l’honneur d’être sur une liste d’attente d’un an »… «Et puis, pardonnez-nous mais pour le règlement nous ne prenons pas les chèques, l’espèce est interdit et la CB est en panne. Nous pouvons donc vous proposer de souscrire à un crédit Sofinco». Du jamais vu !

Un samedi, mon responsable régional vint me voir pour m’annoncer que mon collègue était licencié faute de résultat (soit 3 semaines après l’ouverture du magasin encore en travaux). J’ai dû faire le travail de deux personnes, seule, en journée continue sans pause pour déjeuner, comme une vague impression de m’enfoncer dans un labyrinthe sans issue… N’ayant pas pour habitude de me laisser faire (enfin plus après 12 ans d’ancienneté), des échanges de mails virulents commencèrent avec ma direction qui m’envoya, pour m’aider, le meilleur vendeur de France. Après une semaine de travail aux forceps, celui-ci n’était parvenu à vendre qu’un accessoire à 100€ et encore après une heure de négociation ! Cela m’a au moins bien fait rire de constater qu’il ne s’agissait nullement d’un problème de compétence de ma part, mais que le malaise était bien plus profond que cela, l’amour pour une marque ne suffit pas à la faire survivre… Comme par hasard, je n’ai eu aucune remarque de ma hiérarchie concernant le CA de cette semaine là étant donné que j’avais réalisé la seule et unique belle vente de la semaine.

Après quelques semaines d’observation, je pus constater que le PDG avait installé un système de pression archaïque sur les employés « diviser pour mieux régner » qui prônait la délation et le cirage de pompes pour garder sa place. Un peu comme le jeu de la chaise musicale, le dernier à ne pas être assis dans les temps impartis prend la porte. Ce jeu n’était pas fait pour moi. Ma chaise s’est envolée un samedi soir par la remise en main propre d’une lettre stipulant la fin de ma période d’essai qui fut vécue comme une libération, ce qui a stupéfait tous les moutons bien dociles qui constituaient mon équipe.

Je n’ai eu que 15 minutes pour prendre mes affaires et rendre les clés du concept store avec un grand sourire, tout en souhaitant bonne chance à mon responsable régional, quant à lui aux bords des larmes rien qu’à l’idée de devoir prendre ma suite le temps de me trouver un remplaçant. Je lui avais toujours dit que je le trouvais particulièrement zen face à cette organisation merdique et il m’avait avoué qu’il avait cessé de s’alimenter et de dormir en comptant le nombre de jours le séparant de sa retraite… Drôle d’ambition qui ne sera jamais la mienne.

 

A SUIVRE…

 

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