Reporters, nouvelles cibles à abattre?

Hello, hello,

Pour ceux qui me suivent depuis quelques temps, vous n’êtes pas sans savoir que mon
métier de base c’est photographe . J’ai démarré très jeune dans l’univers de la Presse.
C’était mon rêve d’ado et j’ai sans doute fait l’erreur de jeunesse d’idéaliser ce milieu.
J’ai vite déchanté, et c’était il y a une vingtaine d’années, donc je ne pense pas
que les choses aient pu s’arranger avec le temps et la modernisation des outils.
J’ai très rapidement bifurqué vers la vente de matériel spécialisé et le reportage archi,
avant de m’orienter dans la décoration et la gestion d’Eshop, dégoûtée par mon métier,
qui avait pris un nouveau tournant avec l’arrivée du numérique. Il fallait toujours aller
plus vite, être plus rentable, alors que la création nécessite du temps et de la réflexion,
et les reportages sont inaboutis sans sonder, s’imprégner du terrain pour
retranscrire avec le plus de justesse possible une situation factuelle.

Bref, cette petite introduction de circonstance pour vous dire à quel point je suis
écœurée de constater comment les conditions de travail de mes collègues se
sont détériorées au point d’être la nouvelle cible de l’État et de leurs chiens
de garde sur le terrain, les CRS. Des manifs, j’en ai couvert, un certain nombre,
au point que mes parents me voyaient régulièrement au JT, toujours en
première ligne dans le feu de l’action, parce que à cette époque, le fait
de se savoir filmé ou photographié par la presse, évitait les débordements
de violence inappropriée de la part des forces de l’ordre. Jamais ils ne
leur seraient venus à l’idée d’agresser une personne réalisant son travail.
Nous étions même prévenus d’éventuelles charges afin de nous protéger
des gazages et d’éviter la casse potentielle de notre matériel.
Nous n’étions absolument pas accrédités par qui que ce soit, nous
n’avions pas de carte de presse en notre possession et personne ne nous a
jamais fait l’affront de nous la demander pour pouvoir exercer notre profession!!!

Cela fait plus d’un mois qu’au travers de mes articles humeurs sur
le rôle des médias, je vous parlais de la loi liberticide SECURITE GLOBALE.

Ce qui est le plus étonnant, c’est que je me suis procurée le premier jet
de cette loi, rédigé en 2018, et il est bien différent du texte proposé
aujourd’hui à l’Assemblée Nationale. On peut le trouver facilement sur
le web en PDF (hébergée sur le site du gouvernement) :
« rapport_de_mme_alice_thourot_et_m._jean-michel_fauvergue_deputes_-
_dun_continuum
_de_securite_vers_une_securite_globale_-_11.09.2018 »
Issu d’un rapport parlementaire nommé « D’un continuum de sécurité vers une
Sécurité Globale« , il concernait principalement des modalités administratives
sur les forces de l’ordre, quels moyens leur donner, de quoi ils auront besoin
dans le futur pour la lutte anti-terroriste. Il y a déjà des passages qui,
personnellement, me font bondir (comme le transfert de compétence de la sécurité nationale
à des boites privées qui vont vouloir rentabiliser ce service et l’armement de la police municipale)
mais ce n’est en rien comparable au nouveau texte qui entrave la liberté de la Presse.

 

Il y a en effet dans cette loi plusieurs propositions qui pourraient conduire plus tard,
à une dérive et gestion totalitaire du pouvoir (utilisation de drones, reconnaissance faciale,
traitement des images en temps réel durant une manif, possibilité pour les policiers
d’accéder aux images d’interpellations, transfert de compétence à des boites de sécurité ,
privée (milice???) armement de la police municipale, autorisation des fonctionnaires
à conserver leurs armes de service en dehors du cadre de leur fonction
Je vous reparlerai des conséquences possibles dans un prochain article.

vidéo sur Watch FB (ici)

 

Mais le plus choquant est sans conteste le fameux Article 24 car sa ratification
engendrerait une modification de la loi du 29/07/1881 qui est la base la plus sacrée
de notre République : la liberté de la Presse!!! Cela interdirait toute diffusion
en direct de manifestations.
Si la prise d’image ne sera pas interdite, toute diffusion
sur les réseaux sociaux dans le but d’incriminer des agents de polices sera punissable
de 1 an de prison et 45 000€ (une peine pénale). N’oublions pas que, sans ce type d’images,
nombreuses affaires médiatiques seraient demeurées inconnues et impunies (Benalla,
Cédric Chouviat, Steve Maia Caniço, Geneviève Legay, Mohamed Gabsi, Michel...)

De plus, il n’y a pas que les journalistes
qui peuvent filmer la police mais tout citoyen en a le droit, mais cela sera
à l’appréciation des policiers qui dans l’affaire seront à la fois juges et parties.

 

Le pire, c’est que même des Syndicats de Police (dont VIGI) s’opposent à cette loi.
Je vous invite à regarder l’interview D’Alexandre Langlois, très intéressante, au cours de laquelle
il dénonce les boites de sécurités privées, mais aussi les changements opérés précédemment par
les gouvernements pour modifier le cadre d’opération des policiers, appelés auparavant
« Gardiens de la Paix » et aujourd’hui « Forces de l’Ordre« , ce qui est déjà étymologiquement
très fort. Il nous explique que leurs statuts a changé le 01/01/2014. Auparavant, leur
devoir consistait à défendre les « institutions de la République et les libertés individuelles »,
aujourd’hui, ils doivent défendre « les Institutions, les Lois et les intérêts nationaux« ,
une idée de VALLS…
Ce qui change tout à leur mission quotidienne qui est de protéger l’État et non plus les citoyens!!!!

 

Vidéo Watch FB (ici)

 

Passé inaperçu, le 16 septembre dernier, Darmanin a rendu public le nouveau
« Schéma National du Maintien de l’Ordre » (SNMO) qui a fini de révolter
les journalistes sur le terrain (publics, privés, indépendants, reporters, pigistes, syndicats)…
Couplé à la loi Sécurité Globale, il ne fait que acter l’impossibilité pour les
journalistes à pouvoir réaliser leur travail sans entrave. Ils risqueront la
garde à vue, la confiscation du matériel (ou vol/ casse comme c’est d’actualité).
De plus, ce plan prévoit que les reporters soient accrédités par les préfectures,
encadrés par des policiers, ce qui condamnera tous ceux ne possédant pas
de carte de presse (laquelle, rappelons-le, n’est pas obligatoire).
Bref, nous serons bientôt placés au même rang que la Chine.

N’oublions pas que la chasse aux sorcières sur les journalistes a déjà démarré
depuis plusieurs années, mais récemment l’affaire Willy Le Devin (Libération)
fut un choc. Il a été convoqué par l’IGPN afin de révéler ces sources (ce qui
est contraire à la loi de 1881 et à la déontologie professionnelle).

Depuis le début des revendications des Gilets Jaunes, les journalistes sont
régulièrement interpellés, empêchés de travailler, menacés, frappés, placés 
en garde à vue, leur matériel est confisqué ou détruit volontairement,
ce genre de comportement n’est pas digne d’un état républicain.

Comme lors de la rédaction de mes précédents articles, je vous ai préparé
une longue revue de presse, chronologique, sur la dégringolade
des conditions de travail des journalistes ces derniers jours alors que la
loi n’a pas été entérinée, alors imaginons ce qu’il en sera par la suite…

 

Le 18/11/2020 :
– Le ministre de la Justice annonce vouloir modifier la « loi de 1881 »
sur la liberté de la Presse afin de pouvoir sélectionner les journalistes
méritants (« ceux qui donnent de la vraie information« )???
– Le ministre de l’Intérieur annonce que les journalistes doivent être accrédités
pour pouvoir participer à une manifestation alors que cela n’a jamais été d’actualité
– LCI interrompt sa retransmission en direct après qu’une journaliste ait posé une
question jugée embarrassante auprès du porte-parole du gouvernement
– 7 journalistes sont violentés, menacés ou interpellés dans le cadre de leur travail

 

 

20/11/2020 :
– Fait historique, une tribune est co-signée par des médias de tous bords
pour réaffirmer leur attachement à la loi de 1881 définissant la liberté
de la Presse et ils appellent les citoyens à se joindre à
leurs revendications dans une Marche des Libertés.
– Malgré les fortes protestations, la loi est votée en première lecture à l’AN.

 

21/11/2020 :
– 70 journalistes nassés
-Agression de Filippo Ortona (Média TV) + matériel cassé
– Confiscation de matériel à des journalistes identifiés
– Hannah Nelson (Taranis News), confiscation de son casque lui engendrant une blessure à la tête
– Tangi Kermarrec, carte de presse à la main, a fini en garde à vue
– Meriem Laribi (RT France) menacée d’interpellation pour avoir filmé une arrestation

 

 

23/11/2020 :
Mise en exergue des violences policières
– La vidéo d’une femme, trainée par les gendarmes sur le marché d’une
bourgade du Gard, devant sa fille de 13 ans, devient virale. Ses crimes :
avoir contesté oralement une amende pour sa fille ayant le masque mal
positionné et avoir osé gouter des produits locaux offerts par un détaillant!!!
Une anecdote effroyable qui serait passée sous silence sans images…
– Évacuation violente de migrants venus protester à la vue de tous suite à
leur délogement très brutal la veille (filmé par Rémy Busine pour Brut)
– Réveil de la Presse mondiale, choquée de voir ces images dans le pays
des droits de l’homme, où l’on traite des êtres humains comme des déchets,
les enjoignant à crever en silence, loin du regard de tout un chacun.
– Des journalistes matraqués par les CRS (Rémy Busine, Florent Bardos).

 

24/11/2020 :
– Révélations d’un policier que les vestiaires de ces collègues sont tapissés
de photos de journalistes « à abattre » en cas de croisement dans une manif
– Des organismes de presse étrangers proposent alors aux journalistes visés
(ne possédant pas forcément de carte de presse) de leur en fournir une.
– Des sites de diffusion étrangers se proposent de contourner la loi française

26/11/2020 :
– La vidéo-surveillance d’un tabassage en règle d’un producteur de musique
est révélée. Elle inonde le web et choque jusqu’à l’exécutif qui demande
une enquête de l’IGPN et des mesures disciplinaires exemplaires.
– Toute la corporation média a déserté la réunion prévue à Matignon,
à la stupéfaction de Castex, alors que moi, simple citoyenne,
j’étais au courant de cette action prévue depuis plus de 2 jours…

27/11/2020 :
– Didier Lallement voit son soutien réaffirmé alors que même au
sein de l’exécutif on souhaitait son départ
– Darmanin fait part de sa volonté de faire appel à une commission
indépendante pour réécrire l’article controversé. Les députés et
sénateurs se retrouvent contraints de faire un rappel à la loi au
ministre, les lois étant constitutionnellement écrites et votées par des élus
et non par des commissions privées sorties de nulle part.

 

28/11/2020 :
-La Marche des libertés a rencontré un succès inimaginable
malgré la crise sanitaire dans 70 villes (100 000 à Paris).
– RSF dépose une plainte contre le préfet Lallement suite
à toutes les violences policières constatées dernièrement
– Le ministre de la Justice nous enjoint maintenant à filmer (???)
– Un reporter syrien ayant fuit la guerre a été défiguré par la police
Une tribune est lancée par les chaines TV pour dénoncer l’obligation
qu’elles rencontrent de faire valider leurs images avant diffusion
lorsque des policiers peuvent être vus à l’écran. Elise Lucet dénonce
la fait que les pouvoirs publics veulent s’octroyer ainsi un droit de censure.

 

Bref, ce genre de loi n’a pas sa place dans une Démocratie.
Mais nous ne sommes plus en démocratie depuis bien longtemps,
ce n’est plus le peuple qui dicte ses lois comme la Constitution le prévoit.
Nous avons transigé vers un régime oligarchique où seule une poignée de
premiers de cordée décide pour les « sans dents » que nous sommes.
Les citoyens, dégoutés par des années de politiques ubuesques,
se sont désaisis de leurs devoirs civiques pour le confier à des énarques
qui n’ont que faire du peuple et qui votent des textes de plus en
plus contestables. Il est grand temps de cesser de faire l’autruche
et de faire à nouveau valoir nos droits, pour notre avenir.

 

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